"My philosophy is to have a really good time and never to let anything stop me from doing what I want to do."




(1982) Owl Records

LP

Lee Konitz And Michel Petrucciani: Toot Sweet
Recorded at Centre Musical Bosendorfer, Paris, May 25 1982


Face A
    1. I Hear A Rhapsody (G. Fragos, J. Baker, D. Gasparre)
    2. To Erlinda (M. Petrucciani)
    3. Round About Midnight (T. Monk, C. Williams, B. Hanighen)

Face B
    4. Lover Man (J. Davis, J. Sherman, R. Ramirez)
    5. Ode (L. Konitz)
    6. Lovelee (L. Konitz, M. Petrucciani)

Michel Petrucciani - piano (Boesendorfer)
Lee Konitz - alto saxophone (Selmer)

Le jazz se faufile sous la nuit. L'aube est sa maison. Il a les poches bourrées d'étoiles, qui refroidissent muettement, et de cendre bleue. Il s'assied près de sa solitude, au bord d'un trottoir, les pieds pâle bitume du matin, et lui murmure de considérables douceurs, qui font plus mal que les détresses, et sont candides comme un premier jour. En moins d'un siècle, le jazz est devenu aussi vieux que la terre. Ce n'est plus un secret, on a vu les photos dans Paris-Match : Quand tout était vague et vide, dieu possédait un gramophone a pavillon sur lequel il remoulait a longueur d'infini : Mabel's Dream, Keyhole Blues, Misty Morning, Easy Goes It, Blue Lester, Billie's Bounce, Naima, Spirits Rejoice. Du coin des lèvres, il lachait des petits ronds de nuage, les yeux a demi clos, et marchait la mesure de son inimaginable talon. Dieu bichait comme un pou, c'était le bon temps. Oh le jazz est terriblement vieux, maintenant. Immémorial. Pourtant il est né de la dernière pluie. Il est né de la rosée de ce matin. Je veux dire, quand il est bon. Quand il est bon, il ressemble au soleil. Qui s'étonne chaque matin d'être là et voit avec ahurissement des milliers d'oiseaux jaillir de ses paupières. Il s'éveille a lui-même dans une stupéfaction de colosse.
Il n'a plus de passe, et de ruse moins encore. Il est nu dans un monde faire. Tout peut recommencer. Quand le jazz n'existait pas, ou guère, il était assez facile de l'inventer. Désormais, le jazz précède d'une génération au moins tous ses créateurs. Les chemins sont faits, même celui des écoliers. Il y a des repères partout. Le jazz est devenu une sorte d'autoroute, et puis il a ses règles, ses habitudes, des manies. Une place a été prévue pour chaque chose, y compris pour l'imprévisible, qui loge a une adresse donnée. Dans ces conditions, comment peut-on encore être naïf - c'est-a-dire jazzman ? Personne n'en sait rien. Ni moi. En principe, on ne devrait pas pouvoir. D'aucuns y arrivent cependant. Quelquefois. Je suppose qu'ils en sont les premiers surpris, et c'est ce qu'il y a beau.
Par exemple, Lee Konitz et Michel Petrucciani dans ce disque. D'abord ils entendent une rhapsodie. Tout le monde la connaît, c'est un vieux charmant saucisson. Eux seuls ont l'air de ne l'avoir jamais entendue. L'air et la chanson. L'éblouie et chancelante chanson du jazz en train de se réenfanter, comme se réenfantent les corps amoureux. Lee avance, incrédule. Dans une rue ou il habite depuis longtemps et qui, soudain, s'est mise à ressembler a la lune, quand le soleil l'attend. Pendant ce temps, jouant avec les doigts de Michel, une autre rhapsodie (mais c'est la même), neuve mais éternelle se met a frissonner, tel un grésillement de lumières au ras de l'eau, a l'aube encore une fois. Ils se mettent à nager dans le brouillard, accrochés aux cintres du mystère. Les voilà partis, voyageurs de dedans de la tète, qui regardent les images avec l'envers des yeux. Ils ont décollé. Il n'y a plus d'autoroute la-haut, le jour et la nuit sont chacun le miroir de l'autre. C'est le bon endroit pour renaître. Ils ne toucherons plus terre, a quoi bon? Quitte a planer...
Le disque s'achève, ils voguent encore, et pour longtemps. C'est en nous qu'ils voguent, dans nos lointains et nos profonds. Et nous sommes embarqués, comme océan est embarqué par ses navires. Amateur de jazz depuis trente-six mille ans, entasseur de cire et de souvenirs, on croit tout connaître et puis on ne sait rien. Si quelqu'un m'avait dit tout a l'heure, avant d'entendre leechel Petruccianitz, qu'un musicien serait encore capable de me faire perdre le nord, en rond autour de minuit, endroit que je connais comme ma poche, j'aurais fait gicler un rire de vitriol sur cet insolent. Ce merveilleux disque a douché mes prétentions. Ainsi donc, le jazz vient tout juste de paraître ? Ainsi donc, tout est encore possible ? Tout est encore possible, comme lorsqu'il n'y avait rien et que Jack Papa Laine. Achetait d'occasion sa première grosse caisse a un revendeur sournois de Rampart Street ? Puisqu'on vous le dit ! Puisqu'ils vous le disent, Michel Petrucciani et Lee Konitz ! Puisqu'ils ne disent rien et font dans ce vibrant silence, dans ce cristal lustre, monter un soleil neuf, tout bleu.



Alain Gerber
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